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Nauru: quand le développement tourne mal

Imaginez une île perdue au milieu d’un océan où la population locale vit en paix et harmonie avec la nature depuis des siècles. Maintenant essayez d’imaginer les dommages du colonialisme et de l’exploitation intensive de la ressource naturelle de cette île, jusqu’à son tarissement. Et après ? Il ne reste plus grand-chose. La culture locale et la nature ont été détruites, il n’y a plus aucune source de revenus possibles et les chances d’un futur meilleur sont minces. C’est en fait ce qui s’est passé sur plusieurs îles isolées du Pacific, et le cas le plus extrême est sans aucun doute celui de Nauru, une île de 21 kilomètres carrés située à mi-chemin entre Hawaï et l’Australie. Cette île a tout connu et son contraire : elle a vu la paix et la guerre, le calme de la vie traditionnelle et les excès d’une occidentalisation extrême, l’opulence et la pauvreté.

Nauru, in the middle of the Pacific Ocean

Nauru, au milieu de l’océan Pacifique

Découverte en 1789 par un capitaine anglais qui lui donne le nom de ‘Pleasant Island’ (Île Agréable), Nauru est colonisée par les allemands en 1888, puis récupérée par l’Australie après la Première Guerre Mondiale. L’occupation japonaise pendant la Seconde Guerre Mondiale réduit drastiquement la population : deux tiers sont ainsi déportés vers la Micronésie, une île voisine, pour y effectuer du travail forcé, pendant que les habitants restés sur Nauru souffrent de la faim et des bombardements. Après la guerre, Nauru est remis sous tutelle de l’Australie, selon les dispositions mises en place par l’ONU et le Comité Spéciale pour la Décolonisation. Nauru prend finalement son indépendance en 1968, devenant ainsi la plus petite entité souveraine de l’époque.

Du paradis à l’enfer

En 1900, de larges réserves de phosphate, une ressource naturelle très appréciée à l’époque et utilisée comme engrais, sont découvertes sur Nauru. Au vue des énormes profits à venir, l’exploitation démarre aussitôt, pour s’intensifier au fil des années grâce aux progrès techniques et des transports. L’économie entière de l’île doit s’adapter à cette nouvelle source de revenu qui mobilise la plus grande partie de la main d’œuvre locale et requiert même la venue de travailleurs étrangers. Les métiers traditionnels alors disparaissent. A la fin des années 90, il est estimé que sur une population locale de 12 000 habitants, 4 000 sont étrangers. Les australiens occupent les postes de managers, docteurs et ingénieurs, les chinois tiennent les magasins et restaurants, alors que les locaux et autres nationalités des îles du Pacifique effectuent le reste du travail, principalement en tant que mineurs.

 Le phosphate rend Nauru très riche, au point de devenir la deuxième économie mondiale dans les années 70, avec trois fois le PIB des Etats-Unis. Grâce à son nouveau pouvoir financier, Nauru se développe très rapidement. A l’indépendance de Nauru et dès nationalisation des ressources naturelles, son développement, jusque-là réservé aux australiens et autres cadres de l’entreprise exploitant le phosphate, s’étend aux locaux. C’est ainsi que le gouvernement décide d’offrir les meilleurs services à sa population, notamment l’accès gratuit aux soins et à l’éducation, financés grâce aux revenus miniers et sans levée d’impôts. Pensant corriger ainsi les offenses et frustrations du passé, les Nauruans accèdent à la société de consommation au même titre que les occidentaux et leur modèle, l’Australie. Les revenus générés par le phosphate font que travailler n’est plus dorénavant une nécessité sachant que la politique de redistribution en place est largement suffisante pour vivre confortablement.

Cette situation ne dure malheureusement pas. Comme toute ressource fossile et non renouvelable, le phosphate se fait de plus en plus rare pour finalement disparaître de la surface de l’île, après avoir été exploité jusqu’au dernier centimètre carré. La ‘malédiction des ressources naturelles’ a frappé.

Une série de mauvais choix

Personne n’était pourtant dupe alors qu’il était clair depuis le début que les réserves de phosphates viendraient à s’épuiser. Pour garantir des revenus sur le long terme pour l’ère post-phosphate, une série d’investissements sont faits, notamment dans l’immobilier en Australie et dans des mines de phosphate en Asie. Mais ceux-ci n’apportent pas les résultats escomptés et réduisent peu à peu les réserves financières de Nauru. Cependant, le gouvernement désire continuer à vivre comme au temps de l’âge d’or du phosphate. Pour exemple, une compagnie aérienne disproportionnée pour la taille de Nauru est maintenue (7 avions pour 10000 habitants), sans prendre en compte la nouvelle conjoncture économique.  Le gouvernement n’est plus en mesure de financer ses politiques sociales et accumule de plus en plus de dettes qu’il doit couvrir en faisant des emprunts auprès notamment de la Banque Centrale Asiatique. De plus, Nauru tente de devenir un paradis fiscal, qui servira principalement à la mafia russe. Le G7, dans un effort de soutien de la transparence fiscale mondiale, met rapidement un terme aux ambitions nauruanes. Afin de renflouer les caisses, une procédure judiciaire devant la Cour Internationale de Justice est lancée en 1989 contre l’Australie demandant des réparations pour la destruction d’un tiers des ressources de l’île durant l’ère coloniale. L’Australie met alors fin au contentieux en payant 75 millions de dollars au gouvernement de Nauru. Ces réparations ne résolvent pas pour autant tous les problèmes financiers de l’île, surtout que les carrières de phosphate commencent sérieusement à se tarir dès les années 80, que le cours de la ressource s’effondre dans les années 90 alors que la demande mondiale chute, et que l’exploitation minière cesse définitivement au début des années 2000.

La décente de Nauru de la prospérité vers la pénurie est ainsi une des cas d’écoles les plus connus quand on se penche sur le développement moderne qui a échoué.

 Des conséquences dramatiques

Au-delà de l’impact sur l’économie locale, l’exploitation du phosphate a affecté de manière irréversible plusieurs aspects de la vie sur Nauru. Premièrement, la population semble avoir oublié toute activité n’ayant pas attrait à l’exploitation du phosphate. La pêche, qui était autrefois un moyen de subsistance important, a été complétement oubliée bien que les eaux environnantes sont très riches en poisson. Du fait de la destruction d’une grande partie des terres pour l’exploitation minière, l’île ne compte plus de surface agricole nécessaire pour nourrir sa population. Cela n’était pas un problème lorsque le niveau de vie de l’île permettait à ses habitants de vivre richement, mais désormais, la nourriture se fait rare. De plus, les nauruans ont perdu l’habitude de manger sainement, préférant les aliments en boites. Nauru est ainsi affecté par l’obésité et le diabète : il est estimé que 95% de la population est en surpoids et l’espérance de vie s’élève au maigre score de 50 ans pour les hommes et 5 ans de plus pour les femmes.

Quant au climat, la déforestation est responsable de la hausse des températures ainsi que d’une constante sécheresse. L’île s’élevant seulement à 10 mètres au-dessus du niveau de la mer, et sachant que la population se concentre sur les zones côtières, la montée des eaux et le réchauffement climatique deviennent une réelle menace pour les habitants. Afin d’y faire face, Nauru rejoint 44 autres pays comme le Vanuatu, Kiribati et Tuvalu dans l’Alliance des Petits Etats Insulaires (AOSIS). Ce rassemblement tente de faire pression sur les pays les plus influents et pollueurs afin de stopper le réchauffement climatique en marche et dont les effets sont déjà bien visibles dans ces petites îles.

Aujourd’hui, vue du ciel, “Nauru ressemble à un gros chapeau mangé par les mites : un atroce amas de roche gris entouré par un bord vert de végétation”

Du fait de la dégradation de l’île en quelques décennies, Nauru est devenu un exemple utilisé par les environnementalistes et les anthropologues pour démontrer la facilité avec laquelle il est possible de détruire un écosystème tropical et anéantir une culture aborigène.

Nauru

Nauru vu du ciel – Photo: Radio Australia

Trouver une autre occupation

L’ère du phosphate est belle et bien finie et Nauru a dû trouver une nouvelle utilité en s’alliant à l’Australie. Sous le gouvernement du Premier Ministre John Howard, l’Australie a mis en place la ‘Solution Pacifique’, une politique migratoire stricte qui prévoit la réorientation des demandeurs d’asile vers des centres de détention dans les îles du Pacifique.  Nauru est ainsi devenu un centre pour les réfugiés qui tentent de rejoindre illégalement l’Australie par les eaux. Depuis 2001, le Centre de Traitement des Réfugiés de Nauru accueille les réfugiés dans des baraquements insalubres, ce qui attire les foudres de l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR). Les délais de traitement des dossiers y sont anormalement longs et de nombreux cas de violences y ont été relevés.

Même si les revenus générés par cette nouvelle activité restent loin de ceux du phosphate d’antan, la Solution Pacifique est ce que Nauru a trouvé de mieux pour le moment. On peut se demander quelle idée le gouvernement local trouvera une fois que l’UNHCR aura fermé définitivement les camps et que l’Australie aura fait front à la crise des réfugiés à laquelle l’île continent fait face.

Pour en savoir plus sur Nauru

J’ai récemment terminé un livre dont l’histoire se passe à Nauru. Il s’agit de « J’ai entraîné mon peuple dans cette aventure » de Aymeric Patricot. Largement inspiré par l’histoire de Nauru, le roman montre, à travers les yeux du personnage principal, Willie, comment ce dernier vit les changements de l’île et quelles sont ses motivations pour entraîner l’île vers la société de consommation, et comment, ensuite l’exploitation du phosphate mène Nauru à sa perte.  Même si largement romancée, l’histoire donne une bonne idée du mythe du développement, et comment l’envie d’avoir plus peut tout gâcher.

flora

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